Indonésie: le sapu-sapu, un poisson invasif qui prospère malgré la pollution
La fructueuse pêche du jour s'entasse sur les berges d'une rivière de Jakarta, où une lutte acharnée est engagée contre un poisson invasif qui prospère dans les cours d'eau pourtant fortement pollués de l'île de Java.
L'hypostomus plecostomus ou pléco, appelé sapu-sapu en Indonésie, est un poisson-chat originaire d'Amérique du Sud, introduit il y a des décennies pour débarrasser les aquariums d'Asie du Sud-Est des algues.
Ce poisson d'eau douce qui peut mesurer plus de 50 cm s'est installé dans les rivières javanaises, souvent après avoir été relâché car devenu trop grand pour son aquarium.
Contrairement au fleuve Amazone où il possède des prédateurs naturels, le sapu-sapu a rapidement envahi Java, s'adaptant étonnamment aux eaux polluées pour supplanter les poissons d'eau douce indigènes.
"Le fait qu'il y ait des milliers de poissons (sapu-sapu) dans certains de ces cours d'eau, où les rivières sont d'un noir profond, sentant presque les œufs pourris (...) est complètement fou", témoigne pour l'AFP Gary Bencheghib, militant pour la dépollution des rivières.
Eliminer des sapu-sapu ne résout pas le vrai problème, ajoute cet homme qui effectue un périple de 1.200 kilomètres entre Bali et Jakarta afin de collecter des fonds pour le nettoyage des rivières.
"La véritable solution consiste à nettoyer les déchets dont (le poisson) se nourrit (...) et que l'on trouve dans ces eaux polluées", ajoute M. Bencheghib, cofondateur de l'ONG Sungai Watch.
- "Un snack dangereux"-
Selon le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), plus de la moitié des rivières indonésiennes sont fortement polluées, et deux des principaux réseaux fluviaux du pays figurent parmi les plus sales au monde.
A l'échelle nationale, seulement 7,4% des eaux usées sont collectées et traitées convenablement.
La région du Grand Jakarta, métropole de 42 millions d'habitants confrontée à un stress hydrique important, est particulièrement touchée.
Mais le sapu-sapu est capable de vivre dans des eaux pauvres en oxygène et polluées. Ils creusent de plus des trous dans les berges des rivières pour y déposer leurs œufs, ce qui fragilise les parois et peut entraîner leur effondrement.
Ces dernières semaines, Jakarta s'est lancée dans une campagne d'élimination de l'espèce, avec l'aide des habitants, d'agents d'entretien, d'employés du ministère de la Pêche et même de soldats.
En deux semaines, quelque 5,3 tonnes de ce poisson ont été retirées des rivières du seul sud de Jakarta, a indiqué le maire Muhammad Anwar à l'AFP lors d'une opération sur le lac Babakan.
Les sapu-sapu sont pêchés à l'aide de filets, puis séparés des poissons indigènes rejetés à l'eau. Ils sont ensuite décapités pour s'assurer qu'ils sont bien morts puis enterrés.
Certains militants de la cause animale critiquent cette procédure, estimant qu'elle gaspille la ressource. Selon eux, la peau du poisson pourrait être utilisée pour fabriquer des produits en cuir de poisson et le reste transformé en engrais ou en aliments pour animaux.
Mais d'autres affirment que les poissons sont trop contaminés pour être utilisables.
Et certainement impropres à la consommation humaine. Le sapu-sapu contient en effet "des métaux lourds et est dangereux pour l'homme", souligne M. Anwar.
Des analyses ont ainsi révélé la présence dans certains sapu-sapu de traces de plomb et de mercure ainsi que des bactéries E. coli à des niveaux supérieurs aux seuils de sécurité.
Ce qui n'empêche pas certains de le mettre à leur menu. "Dans certains endroits, il (le sapu-sapu) est consommé en siomay (boulettes de poisson cuites à la vapeur) et en pempek (beignets de poisson), un snack dangereux", assure le maire de Jakarta.
"Je vous en prie, prévient-il. Soyez prudents lorsque vous achetez des croquettes de poisson. Ne vous laissez pas séduire par le prix (bas)".
H.Engstrom--StDgbl