Canicule: loin des urgences, la mort silencieuse à domicile de personnes âgées isolées
"Il faisait 47 degrés chez elle": retrouvées par des proches inquiets, des voisins ou les pompiers, des personnes âgées isolées sont "mortes seules" ces derniers jours dans leurs logements surchauffés, constatent lundi des témoins, soignants et services funéraires.
Âgée de 80 ans, la tante de Thierry Vanwesemael vivait au quatrième étage d'un immeuble parisien, dans un appartement sous les combles, "pas isolé", et "sans ascenseur", raconte à l'AFP cet agent de maintenance en Ehpad, venu lundi remplir des documents dans une entreprise funéraire proche du cimetière du Père Lachaise.
"Certains soirs, il faisait 47 degrés chez elle", raconte-t-il.
Equipée seulement de "deux ventilateurs", elle voulait absolument rester dans Paris et avait refusé d'être hébergée ailleurs. Inquiet samedi d'être sans nouvelles, M. Vanwesemael a autorisé les pompiers à briser les fenêtres. Mais l'octogénaire était déjà morte.
Il a ensuite attendu plusieurs heures un certificat de décès, puis jusqu'à 23H00 l'arrivée des pompes funèbres. "Il n'y a pas de place, nulle part" et "c'est moi-même qui, avec une amie, l'avons déplacée pour la mettre dans son lit" puis avons "essayé de mettre des glaçons, réfrigérer au maximum la pièce pour éviter la détérioration du corps", déplore-t-il, critiquant un manque "d'anticipation" des autorités.
Dimanche, SOS médecins a constaté 3,5 fois plus de décès lors de visites à domicile par rapport à une journée normale, a indiqué à l'AFP une porte-parole, confirmant une information du Monde.
"On a constaté un pic de décès ce weekend, chez des personnes très isolées" pour la plupart "pas suivies" par des soignants ou services à domicile, mais pour lesquelles des infirmiers ont été appelés pour rédiger des certificats de décès, assure à l'AFP Daniel Guillerm, président du premier syndicat des infirmiers libéraux, la FNI.
"Ce sont souvent des voisins qui toquent à la porte", et appellent les secours, dit-il.
Depuis avril, les infirmiers diplômés depuis plus de trois ans peuvent établir ces certificats, jusqu'alors compétence des seuls médecins.
- Sans surveillance -
"Il y a vraiment une hausse des demandes de certificats", "personnellement j'en suis à quatre depuis samedi" alors que depuis avril on "en faisait un par mois, deux maximum", témoigne aussi Fabrice Brivady, infirmier libéral et représentant de la FNI en Charente-Maritime.
"Ce sont des gens qui ne voyaient personne", ni proches ni professionnels. L'un d'eux "avait 35 degrés chez lui", c'était un retraité "plutôt jeune", mais "avec des risques cardio-cardiovasculaires importants et qui aurait mérité une surveillance", détaille-t-il.
Pour M. Brivady, les infirmiers libéraux devraient être davantage inclus dans les plans gouvernementaux de type "Orsan", pour servir de "vigie des plus isolés", en organisant par exemple des visites auprès des personnes recensées dans les registres des municipalités, ou auprès de malades chroniques identifiés par des médecins généralistes.
Les infirmiers libéraux sont bien placés pour aller "évaluer la situation clinique", mais il faudra, selon lui, créer des actes pour "valoriser ce temps".
Parmi sa patientèle, son cabinet n'a comptabilisé que "deux hospitalisations", les autres ayant pu être "réhydratés", parfois "perfusés à domicile".
Le ministère de la Santé s'était dit "préoccupé" ces derniers jours par les décès domicile. Ils ont bondi - de l'ordre de 40% par rapport à la normale - depuis le milieu de semaine dernière, tout particulièrement en région parisienne, selon Santé publique France, selon un premier bilan établi dimanche soulignant la part importante des plus de 65 ans dans les décès.
Le taux d'occupation des chambres funéraires "qui, d'habitude, est plutôt autour de 30 à 45% sur les mois d'été", dépasse lundi 66% au niveau national, et atteint "100%" soit la "saturation" sur certaines zones urbaines denses, observe Elisabeth Charrier, déléguée générale de la FNF (Fédération nationale du Funéraire).
Dans Paris intramuros, "les deux seules chambres funéraires sont en capacité maximale depuis vendredi", et il faut parfois "aller en petite ou grande couronne, voire au-delà (de la région parisienne, ndlr), pour pouvoir avoir une place", dit-elle.
"Habituellement, on a 80% des défunts qui viennent des milieux hospitaliers, et 20% des décès à domicile. Aujourd'hui, on est à plus de 50%" à domicile, poursuit celle qui craint aussi dans les prochains jours un "allongement des créneaux de crémation" et une surcharge du personnel des cimetières.
G.Svensson--StDgbl