Cambodge: le retour du tigre pas toujours vu d'un bon œil
Disparus depuis une décennie, les tigres doivent être réintroduits dans une forêt tropicale du Cambodge, un projet qui divise des habitants inquiets pour leurs vies, quand des experts y voient un moyen de sanctuariser une zone menacée.
Pan Sok se souvient très bien des hurlements de l'un de ses proches, cette nuit-là, il y a plus de 30 ans.
"J'ai vu le tigre l'emmener", raconte-t-il. "Il criait mais on ne pouvait pas l'aider."
La dernière observation confirmée de ces fauves au Cambodge remonte à 2007, mais les défenseurs de l'environnement pensent que leur retour est plus proche que jamais.
L'Inde doit en effet envoyer certains de ses plus de 3.600 tigres dans la chaîne des Cardamomes, forêt tropicale de plus d'un million d'hectares du sud-ouest du Cambodge.
"Ce serait un message de préservation envoyé au monde, montrant que c'est possible", estime Jimmy Borah, du groupe de défense de l'environnement Aaranyak, conseiller du gouvernement cambodgien dans ce dossier.
Cependant, cette réintroduction pourrait se révéler un échec. Le braconnage a décimé les populations de proies et la déforestation, notamment pour des projets de barrages, continue de menacer leur potentiel nouvel habitat.
- "Vouée à l'échec" -
Le spécialiste indien des tigres Ullas Karanth s'inquiète lui aussi d'un possible manque de nourriture, redoutant que l'écosystème ne soit pas prêt.
"La diplomatie du tigre de ces 10 dernières années, consistant à déverser des tigres là où la culture de la chasse est endémique, est vouée à l'échec, je le crains", confie-t-il à l'AFP.
Jimmy Borah juge, pour sa part, "que le message de préservation est plus important pour le moment" que le sujet des proies.
Les félins devaient commencer à arriver en 2024, mais le calendrier a été retardé en raison de la suspension d'un projet de crédits carbone censé financer en partie l'opération, et des peurs, là encore, concernant l'habitat des fauves, ont indiqué plusieurs sources à l'AFP.
En mai, le ministre de l'Environnement a approuvé une nouvelle feuille de route. Une copie consultée par l'AFP propose de faire venir les tigres dès 2027.
Les félidés vivraient dans un enclos de 40 hectares, à environ quatre kilomètres de la route principale la plus proche, et de là où réside Lin Meng Ma.
Cette femme de 49 ans vit avec sa fille dans une maison en bois, à quelques mètres d'un panneau abîmé affichant "Projet de réintroduction du tigre".
Elle n'en a eu connaissance qu'en entendant des garde-forestiers en parler.
"Nous avons eu peur, ma maison est très proche, mais ils nous ont dit qu'ils seraient dans une zone clôturée avant de s'enfoncer plus profondément dans la forêt", explique-t-elle, doutant de l'intérêt de dépenser autant dans ce programme. Près de 43 millions de dollars, selon un plan consulté par l'AFP.
- "Une petite victoire" -
La plupart des habitants interrogés par l'AFP se montrent mitigés, et si beaucoup pensent que les fauves resteront dans leur enclos, l'étape suivante est néanmoins de les relâcher dans la nature après acclimatation.
Certains se disent aussi sceptiques face aux promesses de gains économiques liés au tourisme, comme l'avance une étude coécrite par le gouvernement, qui estime improbable des contacts entre animaux et humains dans cette forêt si dense.
Pour Tom Gray, du programme mondial de WWF pour les tigres, une réintroduction serait surtout l'occasion de "protéger des paysages fantastiques", au-delà d'une "contribution limitée au nombre global de tigres".
Quant à la question du réservoir de nourriture, il évoque de possibles lâchers de proies, comme en Thaïlande.
"Les animaux déplacés ont tendance à parcourir de vastes zones", prévient quant à lui Axel Moehrenschlager, en charge de la relocalisation des félins sauvages à des fins de préservation pour l'organisation Panthera.
Peu de gens vivent tout près du site de réintroduction proposé. Mais des villages, des routes et des barrages pourraient ainsi entrer dans l'aire de maraude des tigres à terme.
Un plan de suivi, et le cas échéant d'interception des animaux, sera donc nécessaire, avertit M. Moehrenschlager.
Malgré tous ces risques, plusieurs défenseurs de l'environnement déclarent à l'AFP que les bénéfices potentiels pourraient en valoir la peine.
"Parfois, dans le domaine de la protection de la nature, il faut de petites victoires (...) pour déclencher un mouvement", soutient Phillip Kuvawoga, du Fonds international pour la protection des animaux.
H.Gustafsson--StDgbl